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Valérie Trierweiler, la sans-nom : la place (in)visible des premières dames ? - Communication discrète
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Valérie Trierweiler, la sans-nom : la place (in)visible des premières dames ?

Trierweiler Obama communication

Valérie Trierweiler, la sans-nom : la place (in)visible des premières dames ?

Elles sont les sans-noms, les femmes de, les first ladies. La position des épouses des hommes politiques actuelles est-elle enviable ? En quoi les buzzs successifs de Valérie Trierweiler mettent-ils aussi en évidence une évolution à prendre en compte dans la communication politique d’une personnalité ?

Le cas Valérie Trierweiler

C’est simple, efficace et rapide. Mais pas indolore. Il suffit d’un tweet. Deux en l’occurrence, et Valérie Trierweiler fait le buzz. Le tour de la toile. Profitant de l’annonce de la parution du livre Un Président ne devrait pas dire ça, qui recèle de révélations sulfureusement attendues par la presse (goulue), elle ressort de son sac Lanvin virtuel un sms vieux de 2008 et contenant le triste célèbre substantif de « sans-dents ».  Aussi efficace que la guillotine. La hache tranchante de 140 caractère d’une femme vengeresse envers un homme peut-être ingrat.

Car comment expliquer autrement cette intervention de l’ex-Première Dame ? Il est (presque) indéniable qu’il n’y a pas dans cette réaction une once de pragmatisme et de logique ; c’est pulsionnel, et ça n’a qu’un seul but : faire mal, et obéir à la mode du revenge porn, version politique. Blesser François Hollande pour peut-être rappeler aussi ce qui a été. Mais je verse ici dans une psychologie de comptoir sur laquelle il est vain de s’étendre.

Que Valérie Trierweiler soit une femme profondément malheureuse concerne son intimité, et ce n’est pas moi qui vais lui jeter la pierre. Que cette action soit calculée ou non, il n’est pas de mon ressort d’en juger. Mais il est à noter qu’on s’intéresse principalement à la personne visée (François Hollande) et au clash généré. Il y a pourtant une autre victime, consentante : Valérie Trierweiler elle-même. Trierweiler twittant sur Hollande, c’est un peu Danton criant « Robespierre, je t’emmène avec moi ». Elle expose l’extrême de sa situation ancienne de Première Dame de France (soit de première potiche nationale) : elle vit toujours et encore à travers la popularité et l’image (quand bien même elle y rajoute son égratignure personnelle) de François Hollande. S’il y a donc des « sans-dents », il y a aussi une sans-nom dans cette histoire : ce n’est pas Valérie qui tweet, c’est « Madame (ex)Hollande » dans ce qu’elle représente, dans la personnalité imbriquée qu’elle a été (communicationnellement parlant) avec son compagnon.

Faisons-nous face à un suicide numérique ? À sa manière, Valérie Trierweiler se saborde : ressortir des sms personnels de 2008 (et se tromper de date) n’a rien d’audacieux, rien de très classe non plus… Pas de prise de position, de véritable face-à-face entre deux égaux, juste des mots empoisonnés. L’efficacité pour ternir une image est notable, mais le coup est sous la ceinture : dans la sphère de l’intime et du privé. Rien de très glorieux à en gagner, et l’assurance de lier son destin dans le « badbuzz » à celui de François Hollande. En cela, elle rendosse le tailleur-cerveau lobotomisé de first lady.

Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’ex-femme de politique, elle est censée former avec lui (pour le meilleur… mais aussi pour le pire) un système clos à une seule voix, celle de la personnalité politique en question : ses mots existent par lui. Sauf que lorsqu’un couple se délite, et par ailleurs dans des circonstances violentes et médiatisées, Valérie Trierweiler devient une bombe à retardement, potentiellement explosive à tout moment, littéralement (et à l’écrit dans Merci pour ce moment) et dans tous les sens.

En reprenant de manière détournée son statut de femme « attachée » à François Hollande, Valérie Trierweiler prend aussi le pouvoir : elle démontre au chef d’État la puissance politique destructrice (de « domina » : de dominatrice au sens étymologique) dont elle est capable, susceptible de tomber à tous moments. Les rôles sont quasi inversés : pire que du simple bashing, en quelques minutes, son tweet est diffusé, l’ensemble de la presse est au courant, et quelle stratégie adopter pour le Président ? Tout « conspire et [lui] nuit, et conspire à [lui] nuire », pauvre petite Phèdre élyséen… de la mention méprisante de « sans-dents » à l’assurance virile de sa séduction envers cette chère Bernadette (qui n’est pas née de la dernière pluie). L’indifférence est la plus noble, car blesser une femme à terre reviendrait à s’abaisser. Les réseaux sociaux ont ceci d’efficace qu’ils donnent l’indépendance et le pouvoir à la « sans-nom » même par procuration, situation schizophrène, d’une forme de parasite politique et par définition initialement hors de la politique, d’indigente puissante.

La first lady à l’ère des réseaux sociaux

Les tweets de Valérie Trierweiler mettent à la fois l’accent sur l’importance associée au rôle d’ex-Première Dame et montrent ces limites. Car qu’est-ce qu’une « Première Dame »? Somme toute, un vase creux (une cruche au sens littéral) qui porte et défend exactement les mêmes idées que son mari, et s’implique dans le milieu associatif pour ne pas lui faire ombrage politiquement tout en agissant pour ses concitoyens. Par ailleurs, il est nécessaire que la potiche ait malgré tout une identité individuelle : du caractère et de la personnalité… mais pas trop (on retombe sur l’équilibre « ni pute ni soumise ». C’est que la « femme de » ne doit pas avoir d’avis politique individuel, elle fait parti de la #team de son mari, et c’est sa première fan. L’on pourra saluer à cet égard la place de choix que s’est construite Michelle Obama sur les réseaux sociaux (5,5 millions d’abonnées sur Twitter @MichelleObama et @FLOTUS et 15 milliards sur Facebook) et son rôle indéniable dans la communication presque parfaite de la famille présidentielle Obama. Elle a le mérite d’avoir réussi à se trouver sa place, en tant non seulement de « femme de » mais aussi de « femme tout court », en respectant et en suivant la ligne de son POTUS, sans lui porter ombrage : les United States of America se réfléchissent dans cette United Family. Pourtant, si elle sort des opinions politiques de son mari, lui attribuera-t-on une once de crédibilité ? Et ne mettrait-elle pas en danger l’édifice communicationnel construit par le couple ? Cela ne l’empêche en rien d’avoir une opinion politique, mais cadrée et calquée sur celle de son mari : en témoigne son soutien à Hillary Clinton. Hors du cadre, MOTUS pour FLOTUS.

C’est dans la même lignée que se dessine sans doute la page Facebook de Sophie Grégoire Trudeau, l’épouse du premier ministre du Canada. L’on remarquera que cette page est originellement liée à celle de Justin Trudeau : c’est la page du ministre qui devient le relais de lancement de celui de la first lady. L’on peut y lire un soutien et un encouragement à la liberté d’expression féminine sur les réseaux, mais aussi un lien scellé entre les deux figures qui doivent nécessairement s’allier, l’une plutôt au niveau de la politique, l’autre au niveau de l’image humaine et bienveillante associée à la femme pour renforcer la bonne e-réputation de la personnalité politique. Faire couple, constituer une équipe avec la personnalité politique tout en n’étant pas impersonnelle : le travail essentiel de la First Lady.

Soit, l’on retrouve ici un rôle de représentation pas si éloigné que celui tenu par les reines, encarcanées dans un protocole qu’elles ne peuvent canarder au risque de sombrer dans l’impopularité. Et les réseaux sociaux, en les mettant en lumière, sont à la fois des outils pour installer leur crédibilité en tant que militante pour une bonne cause (lutte contre l’obésité de Michelle Obama, actions pour l’égalité des filles pour Sophie Grégoire Trudeau) et un risque permanent : en tant que femme, chaque erreur peut devenir l’objet d’une critique de superficialité voire de sexisme (gratuit sur les réseaux sociaux).

… Et en France ?

Qu’en est-il en France ? Il est difficile de répondre à la question suivante : quelle est la dernière « Première Dame » ? Julie Gayet ? Elle reste l’actrice que François Hollande a rejoint en scooter, et quoi qu’elle agisse dans le milieu associatif, la vindicte populaire ne l’a pas vraiment couronnée. Officiellement, elle n’a d’ailleurs pas cette place pour le moment. Valérie Trierweiler ? Ces piques, comme nous l’avons indiqué, la relient au Président… Mais une « Dame » se porterait-elle ainsi ? Faut-il remonter alors à la « Carlita » de Nicolas Sarkozy, dont le style « Jackie Kennedy » des années 2000 disait bien le lisse et l’inconsistance du caractère, si anachroniques ? Il semblerait que la dernière à avoir marqué les esprits avec une certaine unanimité soit Bernadette Chirac, la même qui est moquée par François Hollande dans son sms. Mais l’heure n’était pas encore à la communication sur les réseaux sociaux du temps de la pré-citée. La place est vide. Pourquoi ? Peut-être à cause du danger d’enfermer une personnalité dans un moule politique sans la réduire, sans en faire perdre la substance complexe. L’épouse d’Emmanuel Macron, Brigitte Trogneux, par exemple, n’a pas de comptes sur les réseaux sociaux. Peut-être ce refus de prendre la place de la « morte » (intellectuelle), ou les couacs tels que ceux de Valérie Trierweiler ont-ils cela de positif, de montrer qu’une femme peut porter d’autres idées que celles de son mari… Et si la Première Dame, pour exister à l’ère des réseaux sociaux, devenait peu à peu non pas une personnalité englobée (et dévorée) par l’animal politique viril, mais un personnage parallèle, existant par lui-même sans tout à fait s’aliéner comme l’a réussi à sa manière Bernadette Chirac ? (c’est tout ce que nous lui souhaitons !)

 

 

Anne-Catherine Baechtel

anne-catherine.baechtel@orange.fr