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L’affaire Benalla, pouvoirs ou dangers de la compol d’opposition ? - Communication discrète
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L’affaire Benalla, pouvoirs ou dangers de la compol d’opposition ?

L’affaire Benalla, pouvoirs ou dangers de la compol d’opposition ?

On a beaucoup (trop?) parlé de l’affaire Benalla. Certains ont analysé sa surmédiatisation. Soit, la saga intervenait dans un moment déjà ensablé par les vacances imminentes, alors même que les journalistes rêvassaient déjà aux marronniers d’été des plus beaux bikinis peopolitiques sur les plages photoshopées. D’autres commentateurs ont constaté les larges failles communicantes dans le silence (une insolation ?) présidentiel. On oublie le rôle qu’a joué la classe politique dans son ensemble dans la diffusion, la contestation et l’emballement médiatique quant à cette affaire, et ce notamment au travers d’une communication politique numérique souvent très appuyée.

Réactivité forte et prémisses d’une convergence des luttes ?

L’affaire Benalla est spécialement parfaite pour la virtualisation. Après l’ère de la photo volée et du paparazzi, on est passé à celui de la vidéo prise sur le vif, et constituant un élément à charge et une preuve incontestable. De fait, la présence de vidéos brèves et d’interprétation manichéenne facile (suscitant aisément l’indignation, partagée entre les bons manifestants et le faux policier), son écho viral, ont permis une diffusion massive et rapide de l’information à grande échelle. Et les réactions des politiques ont elles aussi été à la mesure de l’information.

Y-a-t-il eu pour autant, convergence des luttes dans la classe politique ? Soit, les remarques et les mots employés par chaque personnalité politique d’opposition vont à peu près dans le même sens, et leurs votes dans l’Assemblée Nationale (s’ils y siègent) peuvent être les mêmes. Néanmoins, l’individualisation forte de leur communication numérique et le fait qu’ils portent en leur nom leurs idées implique qu’ils ne font jamais converger leur communication. Quand bien même le champ lexical dont ils usent est proche (« cartel », « affaire d’État »), une stratégie globale de partage n’est jamais envisagée. Cependant, il est assez rare que l’ensemble de la classe politique s’empare si unanimement du même sujet dans une opposition aussi marquée et sur un temps plutôt long au vu du rythme de l’information (du 19 juillet à la fin du mois). Et aucune personnalité politique d’envergure nationale et en activité actuellement – hors La République en marche – ne s’est permis le silence quant à cette affaire.

Le rôle médiatique de la communication politique : un quatrième pouvoir bis ?

Lorsque les personnalités politiques deviennent elles-mêmes leurs propres médias sur les réseaux sociaux, l’on peut s’interroger sur l’existence d’un quatrième pouvoir bis, qui n’est pas constitué par la presse traditionnelle, mais par une figure médiatrice (et qui biaise le discours factuel à son avantage) : celle de la personnalité politique. En sa qualité d’influenceur, la personnalité politique a le pouvoir de mobiliser de vastes réseaux de militants souvent actifs et de diffuser une information qu’il peut diriger et maîtriser. C’est, du moins, le cas pour les comptes des présidents ou secrétaires généraux de chaque grand parti français, qui ont, semble-t-il, ébauché au jour le jour de véritables séquences médiatiques dédiées à l’affaire Benalla.

Comment ne pas considérer que Marine Le Pen, en publiant dix posts (voir Annexe) directement ou indirectement en lien avec l’affaire Benalla entre le 20 et le 26 juillet, n’a pas agi comme son propre média, et contribué à l’emballement dont on a principalement accusé la presse ? L’un de ses posts a suscité jusqu’à 7500 réactions (partage Le Figaro). Elle remportait ainsi (en partie) l’adhésion réaffirmée de ses soutiens, tout en profitant de l’occasion en or pour détourner l’attention des problématiques internes à son parti, et en montrant que c’était elle, l’ardente « défenseuse » de la démocratie. Et bien sûr, si l’on en était convaincu, quelques menues pièces sonnantes et trébuchantes versées pour la soutenir sur alertedémocratie.fr ne seraient pas de trop. Soit, ce pouvoir est plus limité que celui de la page Facebook du média Le Monde, Marine Le Pen rassemblant 1,5 million de personnes, quand Le Monde a 10 millions de followers. Néanmoins, elle peut miser sur un public plus ciblé et qui s’est inscrit à sa page pour ses idées politiques ou son intérêt pour les sujets qu’elle exploite, et sur une base forte de militants, qui vont essaimer son discours et ses points de vue.

On pourrait établir un relevé similaire des posts publiés par Jean-Luc Mélenchon : ils sont au nombre de 14 (voir Annexe). Olivier Faure se place lui aussi parmi les plus grands publieurs, avec 13 posts consacrés au sujet (voir Annexe).

Soit, l’on arguera que ces trois personnalités politiques sont également députés, et ont donc pu faire montre d’une opposition active (et positive pour leur image) au sein de l’Assemblée Nationale. On pourra aussi indiquer que ce relevé démontre que Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Olivier Faure ont une stratégie hyperactive et hyper-réactive sur les réseaux sociaux. C’est vrai (surtout pour les deux premiers, très actifs depuis assez longtemps, mais plus contestable pour le 3e). Mais il n’en est pas moins évident que la redondance de la séquence médiatique axée sur l’affaire Benalla est flagrante et obtient un certain succès auprès de leurs publics. Elle permet aussi à un politique tel que Jean-Luc Mélenchon de se positionner dans un rôle qu’il affectionne : celui d’irréductible résistant, sauveur de l’État en danger du fait d’un président impopulaire et qui se croit tout permis, et qui possèderait sa propre police politique.

Pourtant, Benoît Hamon, qui n’est pas député, a aussi publié de 6 posts relatifs à l’affaire sur Facebook entre le 19 et le 23 juillet (ici, ici, ici, ici, ici et ici), ce qui n’est pas non plus négligeable : le sujet a tourné en boucle, même sur une plateforme telle que Facebook, où les contraintes logarithmiques nécessitent une sélection de l’information à diffuser.

L’objectif général ? Déstabiliser le Président Emmanuel Macron, jusqu’à questionner la légitimité du gouvernement actuel… et ajouter du grain à moudre au traditionnel « les politiques, tous des pourris (sauf moi) ». Les politiques qui dénoncent avec virulence et dans cet esprit les agissements liés à l’affaire Benalla de l’Élysée y gagneront-ils ? Ils pensent par ce biais (aussi) se racheter une conduite, et se placer au-dessus du gouvernement, eux qui brillent par leur exemplarité (présumée… mais la présomption d’innocence a-t-elle encore du sens alors même que Benalla a été jugé par l’ensemble de ceux qui ont vu les vidéos diffusées « présumé coupable » ?). Néanmoins, cela pourrait bien avoir des conséquences plus néfastes, en augmentant encore la défiance face aux politiques.

Un questionnement démocratique : les enjeux du partage du pouvoir entre la communication et le journalisme

Les communicants sont en fait toujours face au même dilemme pragmatique : faut-il faire appel à la raison et accepter de n’obtenir qu’une réception limitée et peu encline au like et au partage ? Ou au contraire faire mouche par le lyrisme de l’émotion, l’indignation en l’occurrence, en jouant sur le registre pathétique (au sens d’expression des passions) et toucher ainsi efficacement son public, au détriment de la raison, fondement même de l’héritage des Lumières, et de l’idéal du citoyen en démocratie. Chez Laurent Wauquiez, les deux stratégies sont assez clairement distinctes et successives : ses deux posts sont les témoins d’un passage de la raison à l’émotion. Le premier, le 19 juillet, est un appel plutôt raisonné et légitime de l’éclaircissement judiciaire de l’affaire (intervention sur Europe 1). Le second, le 21 juillet, dans la presse papier (Le Figaro) met davantage en lumière l’indignation suscitée par l’affaire, et en appelle au ressentiment et à l’émotion, qui sont aussi des moteurs essentiels (et efficaces) des réseaux sociaux.

Au delà de la quantité de posts, somme toute assez relative pour des publications à la durée de vie extrêmement limitée, ce qui questionne, c’est aussi la surenchère de violence des mots utilisés par certains politiques pour appuyer sur l’indignation populaire de leurs followers. Stratégie « normale » pour les extrêmes, mais qui se répand dans les discours de la droite et de la gauche traditionnellement plus timorés. « Tout a été piloté depuis l’Élysée », nous dit Laurent Wauquiez, allant plus vite que la justice dans ce domaine, et accusant directement le chef de l’État, sans mesurer ses propos. L’on est pas si loin du « La rupture avec les Français est consommée » de Marine Le Pen, qui endosse le rôle de porte-parole des Français à plusieurs reprises. Peut-on accepter, encore, que Laurent Wauquiez traite le gouvernement actuel de « nervis » (c’est-à-dire de tueurs) sans considérer qu’il diffame l’État démocratique qu’il est censé défendre, et attise par la violence verbale l’indignation qui pourrait mener à des violences physiques et bien réelles ? Quant à Olivier Faure, il évoque un « mensonge d’État » et détourne les mots de Macron lui même en renvoyant à « une histoire de dingue » qui fait silence sur les actes répréhensibles des « amis du Président » quand elle malmène les faibles, et questionne une forme de lutte des classes reconstituée. Il rappelle l’affaire Cahuzac, dont son parti a été « victime », pour accentuer la culpabilité du gouvernement actuel, assimilé à une bande ou un clan. Une bande ou un clan dont le Président a été élu par l’ensemble des Français au suffrage universel direct…

Sans compter qu’à l’état actuel de nos réseaux sociaux, face au flou de certains journalistes qui postent leurs avis subjectifs sur l’actualité sur les réseaux sociaux (au premier rang desquels l’on pourra citer Hugo Clément), face à l’indistinction plus générale entre le milieu de la communication et du journalisme, il n’est pas évident de savoir qui tient convenablement sa place. Et cela est en phase de devenir de moins en moins visible, si l’on considère l' »impact journalism » ou encore le journalisme de solutions (positif), qui peut très vite devenir une forme de communication détournée.

Plus encore, le questionnement démocratique qui résulte de ces tentatives de déstabilisation de l’État, bien que ces tentatives ne soient que de l’ordre de la communication, et non d’une révolte IRL, jettent un flou sur ce qu’est réellement la démocratie. Une démocratie peut-elle exister et perdurer sans violence ? La démocratie dans laquelle nous vivons en est-elle vraiment une ? Peut-elle, doit-elle accepter l’erreur humaine ? Mais que penser de l’action de ceux qui ont relayé à outrance l’affaire Benalla sur leurs réseaux sociaux, se faisant les ardents défenseurs d’une démocratie dont ils contestent l’existence ? Ont-ils agi, ainsi, pour ou contre la démocratie, en contribuant à cette surmédiatisation qu’ils haïssent quand elle les concerne ? Et dans une démocratie, si l’on souhaite une séparation nette des 3 pouvoirs, peut-on accepter ce partage flou du 4ème, entre presse et politique, entre journalistes et communicants ? Ne faut-il pas faire appel à une éthique éclairée des uns et des autres, bien distincte, et qui mesure les propos pour ne pas biaiser le point de vue du citoyen lambda ? Ou faut-il en appeler à la responsabilité critique du citoyen et le laisser nager, voire couler dans ce flot d’information, en choisissant les courants qu’il préfère ?

Trop de questions pour une si discrète communicante publique qui ne saurait juger d’une communication politique dont elle n’est que l’humble et enthousiaste observatrice… Mais assez pour appeler à ne pas oublier que chacun des mots partagés portent en eux un regard sur le monde, et influencent une réception face à laquelle la démocratie enjoint, n’en déplaise à un Trump, triste et ubuesque twitterien, de ne pas déchoir, et de ne jamais céder à la facilité, quand bien même elle est plus aisément likée.

NB : je n’ai considéré, pour cet article, que le réseau social Facebook, plus généraliste et « grand public » que ne l’a été Twitter dans cette « affaire ». Par ailleurs, Facebook oblige, contrairement à Twitter dont la ligne éditoriale est plus de l’ordre du partage tout azimut, une sélection éditoriale plus spécifique afin de publier avec mesure et efficacement.

Annexes :

Les posts de Marine Le Pen :

Les posts de Jean-Luc Mélenchon :

 

Les posts d’Olivier Faure :

 

 

Anne-Catherine Baechtel

anne-catherine.baechtel@orange.fr